vendredi 8 septembre 2017


Je publie ci-dessous le texte — inédit — que me fit parvenir Henri Zukowski (compagnon de Lille-III) à la lecture de l’Ouverture de la pêche (Les Petits Matins, coll. « Les Grands Soirs », avec une postface d’Alain Frontier, 2006).


« L’Ouverture de la pêche :
sur deux lignes »


« lalangue, que j’écris, on le sait, en un seul mot, dans l’espoir de ferrer, elle, lalangue ce qui équivoque avec "faire-réel". »

Jacques Lacan
L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre


Lauteur sappelle Jacques Barbaut, alors que le titre est LOuverture de la pêche. Dès lors, on a, sans trop de peine, tendance à relever la métaphore halieutique, dès lors se relève une métaphore pour le moins usée. Lauteur sentendant par homophonie barbeau (poisson deau douce à barbillons), la pêche du titre (re)prend tout son sens, savère plus que jamais approprié le cliché - inhérent à ce que lun et lautre ont affaire avec des lignes -, de lauteur en tant que pêcheur.

Sen tenir à ça serait ne pas capter ce qui aussitôt cloche au bout des lignes, ce qui entraîne que, sitôt quon croit sen emparer, elles fuient, elles filent.

A se réapproprier ainsi, par le biais dun glissement du nom propre de lauteur au nom commun dun poisson, la métaphore du titre nadvient en effet pas sans scandale logique, la similarité ne simpose pas sans perte de coordonnées ; car, quest-ce qui est impliqué par le fait que lauteur se trouve identifié au pêcheur tout durant que son nom rejoint celui dune espèce de carpe, sinon une impensable métamorphose, sinon une impossible transformation du pêcheur lui-même en poisson ? Barbaut, lauteur de « la pêche », le pêcheur donc, est un barbeau, un cyprin ; le pêcheur est un poisson.

En même temps que se profile lécrivain-pêcheur-à-la-ligne, se produit cet emboîtement du hammeçonneur par le hammeçonné. Les axes vectoriels, les données dimensionnelles, positionnelles, dérapent, sujet et objet, pêcheur et poisson, se prennent lun dans lautre, avant que lun puisse être en position de prendre et lautre en posture dêtre pris. 

Non pas seulement quun anomal « poisson-pêcheur » vienne, « attraper »,  abuser, leurrer, lauteur-pêcheur, le prendre à rebours, à revers, à son propre jeu, pour finalement le renverser ; non pas que les rôles sinversent simplement pour se réifier dans lencore trop connue figure de lattrapeur-attrapé ; ils font plus ou moins que sinverser, et aucune figure nest plus à même de les récupérer.

Cest en contribuant à linstaurer que la subversion synecdochique déporte lidentification métaphorique. Dès lors quelles se plient de la sorte lune à lautre, les figures de rhétorique coulent, nen finissent plus de couler, sortent delles-mêmes pour ny plus revenir, pour ne plus revenir à quoi que ce soit dassuré. Dentrée coulissent les tubulures dune étrange canne télescopique, rétro-rétractile, lesquelles, se retournant sans arrêt, ne semboitent jamais ici quà se déboîter là, lesquelles engageant incessamment les pôles inverses, les dimensions adverses (le propre et le commun, le préhendant et le préhendé, léquilibre métaphorique et la déstabilisation métonymique) dans leurs opposés, ne peuvent plus à aucun moment être appréhendées en tant que telles. Sans quil y ait encore de lici et du là à repérer, du ceci et du cela à répartir, répertorier, discriminer, ça coulisse. Oui, dès la couverture, une étrange canne à tiges tubulaires em-dé-boitées entube lattrapeur non moins que lattrapé, lattrapé autant que lattrapeur.

Mais, dès lors quopère dès labord une telle méprise, diront daucuns, quelles pièces, le lecteur, à son tour, sera-t-il susceptible de prendre là ? 

Celles qui, justement, empêchent la méprise de se livrer en tant que telle. Des pièces-surprises qui nont de cesse que de prendre à limproviste à linstant où lon croit les saisir telles quen elles-mêmes. 
Déblouissantes pièces ; les éclairs, les étincelants coups déclats, coups décailles, que laisse le soudain, le prompt, léphémère surgissement de pièces hors tout.

- Quelles pièces ?

- Antigone, - par exemple, dans les coulisses de laquelle on senfonce tout de suite, dans les à côtés de laquelle on pénètre demblée sans pour autant, dérapant aussitôt, mettre les pieds dans quelque endroit que ce soit : 

- Antigone, lenterrée vive, « en plein air » ; Antigone, quun texte célèbre de Hölderlin » déclare « devenue pareille au désert », « au théâtre de verdure » ; Antigone, fleuron des Lettres Françaises sil en est,  « devant lentrée du camping » - Est-il besoin dinsister ? Oui et non. Cest la dis-location, la dis-locution, généralisées. A peine lavez vous extraite du texte, à peine pend-elle au bout de votre ligne, que la pièce qui porte le nom dAntigone, décrochant de tous ses signifiés prescrits, empêche de décider des lieux et des lexiques depuis lesquels pourrait encore se faire entendre quelque réplique, quelque tirade en bonne et due forme. Antigone nadvient quà se livrer sans délai à son Dehors, à ce qui lui fait pièce, quà franchir les antithèses, les limites séparant les lieux prétendument antagoniques, quà outrepasser lantinomie de lendroit et de lenvers (du décor), quà excéder toutes les bienséances de navoir déjà plus aucun céans/séant. A safficher avec insistance, les coulisses coulissent, ne tiennent pas en place (se) glissent quasi illico sur le devant de la scène pour ne dès lors plus laisser subsister aucune scène, aucun espace scénique ou périphérique en tant que tels. Avant que dêtre jouée, la pièce joue déjà comme un incontrôlable curseur qui irait sans arrêt du centre vers les côtés, du dessus vers le dessous, de lavant vers larrière, qui serait toujours déjà là-bas quand on lattend ici, - et ailleurs là.

Est-ce à dire que ladite pièce sinstalle, prend place, sarrête, dès lors dans la, (les) coulisse(s) elle-même(s) ? - Plutôt quelle y prend (toutes les) place(s) sans sy installer. 

En effet, il est encore à noter quà se dés-intégrer ainsi - Antigone réintègre - fait droit à lendroit de - son nom. Antigone, cest, littéralement : - anti, préfixe : qui est lopposé, le contraire de : gone, suffixe : angle, côté (cf. octo-gone, poly-gone, par ex.)  Soit Anti-gone - ce qui est à lopposé des côtés, ou encore ce qui est avant les côtés (cf. antidate), soit le contraire, lantériorité, de la géométrie euclidienne. 

Pris à la lettre, le nom de la pièce pointe indéniablement ce qui soppose à lespace classique dans lequel les différents côtés sont répartis pour former des figures, assigner des places, cloisonner des lieux, le nom transcrit bien le décloisonnement, la désintégration, qui viennent de se produire, il leur est parfaitement adapté. - La pièce sy ajuste. 

Mais ne sy ajuste dès lors que pour achever de perdre toute dimension délimitable. Revenant vers soi tout en se délocalisant, disloquant, la pièce - Anti-gone cesse dêtre à même de se réapproprier dans limpropre, laisse la propriété et limpropriété en rapport dinsoluble ressemblance, suscite une réappropriation quelle rend simultanément caduque.  A encore inscrire, transcrire, ce quelle est en loccurrence, (un coulissement, un décloisonnement, lautre de leuclidien) Antigone arrête de lêtre, - et ainsi le reste - reste venue aléatoire du tout autre. Désintégrant son nom pour le réintégrer, ne le réintégrant quà le désintégrer, la pièce se déprend de sa propre vérité.

De la sorte re-présentée, reversée à lautre sans arrêt, Antigone sort à jamais de son cadre, le déborde pour ny plus nulle part pouvoir rentrer. Re-présentation, pièce dont leffectivité est rongée par un re- qui, ne cesse de la différer, qui lempêche de coïncider avec soi à linstant où on la prend. Oui, prenez-la, ici ou là, et ce ne sera jamais ça. 

  Essayez alors de capturer la pièce dà-côté :

Là, ça a lair facile, un bref coup de poignet et hop ! Mais enfin cest une prise bien mince, un  trivial slogan publicitaire, - on dirait dun ready-made verbal ?!

Justement, - prenez garde à la finesse de cette minceur ! Expert que JB  a toujours été en « infra-mince », cest là sa touche, qui, sans avoir lair dy toucher, touche à tout, ne laisse aucune coordonnée en place, aucune donnée intacte, aucune instance indemne. Touche qui, alors que lon peut croire en saisir demblée lassez insignifiante portée, pouvoir la tenir pour négligeable, se détache déjà, qui se détache sans pour autant sen retourner vers quelque sens immergé en eaux profondes, qui se soustrait à la signifiance comme à linsignifiance en ne laissant jamais, à fleur deau, que la marque dun insaisissable passage, en nimprimant jamais quune énigmatique oscillation au bouchon, quune impondérable secousse à la ligne.

Ainsi, ce « slogan », tout en donnant limpression de renvoyer au plus plat des signifiés, joue-t-il sans frein des hasards du signifant, multiplie-t-il les opérations de type paragrammatique, ainsi fait-il, sous des dehors quelconques, proliférer les interpolations les plus insolites, les plus originales, pour ouvrir à une disséminante polysémie.

Oui,  là encore, cherchez à concrétiser la touche en prise et elle vous filera entre les doigts. 

Considérez dabord le simple redoublement « vache/ vachement », à lui seul, sous son apparente trivialité, il ne fait rien moins quécarter sans retour la prétention du signe à soffrir encore comme unité de base de la signification, et partant déboîte à nouveau toutes les clôtures de propriétés linguistiques, désarticule toutes les jointures rassurantes du discours.

Se mimant phonétiquement, le substantif et ladverbe, le trait lexical et le trait grammatical, entrainent le sens propre à sengager dautant plus indécidablement dans le figuré, que, par ailleurs, le figuré en question relève encore du (langage) familier ; et voilà derechef quil ny a déjà plus rien en lieu et place dêtre pris.

Prétendez alors, vous obstinant, vous raccrochez à « Vaches /  toro » ;  à linstant  les « vaches » se seront changées en « toro »,  et, outrepassant tous les bords, vous  en serez à « tauretore » ; et vous aurez la taure, (terme pouvant désigner régionalement une génisse) et le tore (terme de topologie désignant une surface de révolution engendrée par un cercle) qui, de se chevaucher cahin-caha, de senchevaucher, de ne plus pouvoir coïncider avec ce quelles sont censées être pour sopposer, séclipsent aussi bien. Quasi immédiatement les genres, les catégories, lélevage et les maths par ex., mais avant tout le masculin et le féminin, sentrecroisent sans parvenir à sinsérer lun dans lautre ; quasi immédiatement, les valences sortent delles-mêmes, se transfèrent vers leurs opposés sans jamais réussir à le joindre, à sy rejoindre. Dès lors que les « vaches » deviennent, « sont », un « toro », le genre et le nombre font irrémédiablement la culbute, les distinctions éponymes, qualitatives et quantitatives, en prennent un coup dont elles ne se relèveront plus. 

  Tentez alors dempoigner le seul « toro » par les cornes et aussitôt vous replongerez dans (la) « piscine ».  On vous lancera bien une bouée, mais quoi de cette dernière ? - « toro », en effet, fait encore se chevaucher le tore (mathématique) et la bouée, (la chambre à air de pneu), et ce, de retorse manière.

   Pour lapprocher quelque peu, écrivez dabord « tOro » et condensez, vous voilà  avec o - sur les bras : « surface », « structure » éminemment glissante sil en est, qui ne vous tire de leau que pour vous replonger dans lO. - « toro » produit ce quil induit, figure ce quil signifie, met en œuvre ce quil inscrit, mais ne le met en œuvre quà démettre, démancher et débouter, toute possibilité daccomplissement. Sans délai, - toro -, ça se tore, et dès lors que ça se tore, ce nest plus saisissable en tant que parengon topologique, ça « sexécute » déjà. 

(De sorte que vous venez déjà aussi de trahir le coup du tore en le donnant tant soit peu à voir, car JB, lui, vous le fait, ce coup, sans le rendre visible, laissant ainsi « mieux » « agir » sa non-spatialité.)

Ne convoquant le tore quà aussitôt lui faire perdre toute bilatéralité, quà franchir les intervalles constitutifs de lunité mot, quà enjamber la distance du mot à la figure, ça se tore. Ça se tore de telle sorte quà vouloir le tenir en main on se la tord.

Entre le représentant de mot et le représentant de chose, il y a double renversement, portant en soi lillustration de lun des signifiés auxquels il renvoie, devenant de la sorte le référent de ce quil signifie, le signifiant excède les unités constitutives du langage, les frontières qui font du mot et de la chose des régions indépendantes : immersion, - « plongement », comme disent les férus de topologie - du tore, vertigineuse self-reference, « auto »-application, qui happe, engloutit toute autonomie, qui désosse tout autos. 

Est-ce lopération même du tore que ce « plongement », que cette « exécution », cet incessant sans dessus dessous, ce rabattement perpétuel du rebattu sur linouï, du en tant que tel sur son contraire?

Presque - car dès lors que ça se passe, encore une fois, à la « piscine », - o nest pas sans susciter à son tour encore limage dune « vraie bouée ». Supplément de tour, dé-tour supplémentaire du tore qui, dès lors, ne saurait univoquement être dit opérant, en cours dexécution; sa mobilité métonymique, qui emporte tout, se déporte à son tour dans la (re)présentation métaphorique, - se saborde ainsi à sopérer,  perpètre sa propre « exécution » à la saborder.

La bouée de sauvetage participe du naufrage, le trope de la bouée ne repêche le tore en folie, ne lui sort la tête de lO, que pour ly mieux laisser couler. 

Dailleurs, il nest que de reprendre le bout de la ligne pour achever dêtre (con)vaincu, : - « vachement bien » : on ne peut plus manquer dy entendre retentir éventuellement par le biais de létranger, toro, muy bien  - « meuh-bien ». Ecart à travers lequel ladverbe souvre maintenant à licône, le mot à lonomatopée, et qui, en second écho, fait bien ouïr « Möbien » - (ou « Mœbien », si lon souhaite souligner le nœud). Bref, à son tour, la bouée du tore (le tore en tant quobjectivé dans limage de la bouée) se fait sans délai mœbienne, se défait au biais du « mœbien », délie de tout de se lier répétitivement à son contraire. 

Et voilà, cest reparti, ça vient de repartir sur une surface sur laquelle plus rien nest abordable en son lieu propre, où lon ne peut plus se tenir, et qui ne se détient pas non plus elle-même, qui ne porte pas en soi sa propre vérité. - « meuh-bien », le mœbien ne se présente pas ici comme ultime paradigme (ne prétend pas dire quelque vérité du tore par-delà la métaphore, ce qui reviendrait à en faire encore une métaphore du tore). Aporétique tore-trope, il ne vient quà effectuer le mouvement en quoi il dé-consiste, il « se » meut bien, se mue sans arrêt « en folie » - se meuh-meut - se fiche pour ainsi dire souverainement de tout sens qui se voudrait plein de soi.

Et, à ce point déternel non-retour, lon remarquera que cette récurrente traversée de toutes limites, tient toujours, de manière précaire, incertaine, incontrôlable, par lun de ses multiples bouts, à la « pêche du Barbaut » ; non seulement parce que, étymologiquement parlant « toro-piscine » traduit « taureau-poisson », mais aussi, parce que dès lors quil jouxte « vaches en folie », ce mot composé donne encore à lire par le relais dun Brisset (que JB prise) un pisy collent qui superpose les métamorphoses ichtyo-sexuelles du pesca-tor. 

Quoi dès lors du bord à bord de ces deux segments, tronçons, Antigone et Vaches en folie, du contact de ces deux lignes qui ne cessent de renverser, de contorsionner, de tordre, les données tant dexpression que de contenu, qui ne respectent plus les confins de quoi que soit. Qui, non satisfaites de multiplier les associations non-sémantiques, les coupures phonétiques, les brisures lexicales, les reversent encore à leur contraire, qui trangressent tout discours en suspendant dans le même temps leur trait transgressif, qui nont de cesse que de - faut-il dire sassouplir ou se retendre ? 

Antigone et Vaches en folie, autant dire Belles-Lettres et Intervilles, soit « larmes garanties ! » et « fou rire assuré ! » - Préparez vos Kleenex - pour quoi cependant? Lune des tragédies les plus dures, les plus méchantes, qui soit touche à la vache qui (fait quon) rit, linsupportable mort dune enfant avoisine la franche rigolade. Totale inadéquation, parfait mauvais goût, diront certains. Pourtant, « dure, méchante » ici ne résonne-t-il pas déjà en « vacharde », et dès lors nest-ce pas, aussi, en parfaite adéquation. Alors quoi ?

Surplus, de « vacherie », de vachardise et de vache-rieuse, mouvement indiscernable sans commune mesure avec lopposition de ladéquat et de linadéquat. De vacherie en vache (qui)rit, déformation dune fausse mise en abyme, abysse mimétique - demeure « un vach-ri » aussi hyperbolique quelliptique, qui, de rapporter tout ce que lon pourrait encore vouloir lui faire dire - de méchant, damusant, de poignant, de riant, de douloureux, de drôle, de vulgaire, de familièrement méchant ou vulgairement drôle, de drôlement insignifiant, de vachement signifiant, dexcessivement en excès, doutrancièrement ceci ou cela, de ni ceci ni cela - à lautre, sabîme(en)elle-même.

Impayable, dira-t-on encore, pour laisser venir ce quil y a là tout à la fois dirrésistiblement comique et dinsolvable, dincalculable, ce qui, de rire sans arrêt, sextrait, sextirpe, sexile de toute économie circulaire. Il-hareng, ex-il-hareng, - Barbaut.  

Sur la « côte dusure », près de STrop, il y a toujours un tour en sup, production de plus-value (plus-de-jouïr, plus-de-rire) suivant de toutes autres lois que celle de la capitalisation linéairement accumulatrice. Vicariance ne faisant fond daucun capital, excès sans plus de code daccès ; sans doute est-ce là une écriture qui chiffre, et pas quun peu, cependant, le faisant, « en plein air », à ciel ouvert, elle cesse de chiffrer quelque sens ultime renfermé dans un casier sur-sécurisé, elle ne chiffre que (de) lin-déchiffrable. 

- Soit, peut-être que cette pléthore de torsions retorses est à se tordre, diront ceux qui le connaissent mieux quun peu, - ceci dit, quand même, ces lignes, ces pièces, retrouvent un sens, voire reprennent une signification, au final. Il nest que de prendre le titre de la page où elles sécrivent, sinscrivent, que de faire retour à son autorité : CE SOIR À CAVALAIRE. Là votre prétendue dérive hyperbolique regagne bien un lieu répertorié sur la carte, un terrain où lon peut concrètement mettre les pieds, et partant une dimension assignable, celle tout simplement de lautobiographie ! Le texte reconduit au contexte biographique. Ces jeux de mots, cest en fait une manière amusante, tragi-comique, quil a de nous narrer sa propre histoire, sa propre enfance, non ? Dans la dernière ligne de la page ainsi titrée, ne convoque-t-il pas dailleurs « le cirque Dunper » ?!

- Il nest pas question de nier que « Cavalaire » soit un lieu connoté, une station balnéaire étroitement associée à la vie de JB, néanmoins encore faut-il préciser que cela ne place aucunement ce nom à labri de la folie dit-mensionnelle que lon pourrait dès lors être tenté de lui faire subsumer.

Tout en se rattachant à la biographie, le Cavalaire du titre de la page, loin de les rapporter univoquement à soi, se descend aussi, dans les lignes au-dessus desquelles il sinscrit pour sy perdre. Tandis quil peut paraître prétendre la rappeler à lui, cette sans-abri dAntigone, notamment, se rappelle déjà insupportablement à lui. 

Antigone est une enfant, et, par lintermédiaire du « Lyonnais » auquel il est fait allusion juste auparavant, cette liaison à lenfance est soulignée :
« gone » dans cet argot, cest « gosse », « enfant ».

Sécrit alors Anti-gone - « anti-gosse », « anti-récit denfance », soit, entendu avec Deleuze-Guattari que tout souvenir denfance est « incurablement œdipien » - Anti-Œdipe. Oui, Anti-Euclide, Antigone, se traduit encore Anti-Œdipe, fait, aux antipodes de la biographie par laquelle on pensait la faire rentrer dans le rang, surgir à Cavalaire une vie an-œdipienne. Suivant toujours des propositions, voir le lexique, deleuzo-guattarien on peut en effet considérer que la, que les « déterritorialisations » dAntigone fonctionnent ici en tant que « bloc denfance », zone de « connexions vivantes » se soustrayant à la loi « dun père ». - A Cavalaire, - pas de calvaire - cest la cavale, on prend la file de lair. 

- Sauf 

Sauf que dès lors lirréparable aura été commis. En sopposant au « Calvaire » (que lon naura pu sempêcher de lire tant cette contraction tombe sous le sens, tant, dès lors quon à affaire, ne pas loublier, à du poisson/pêcheur, le parcours biographique se double logiquement dun parcours christique) - la cavale de Cavalaire dresse, aussi bien, sa croix, fait retentir le silence de la voix paternelle quelle renie.

On en est où ? Dans les parages d« Anti-gone du Calvaire », d’« anti-enfant de Marie » 

Et cest alors quarrive dune toute autre manière « le cirque Dunper ».

- Quest-ce que cest, en effet, que ce « cirque » ? Toujours quelque (pittoresque ?) cercle familial sous légide dun père ? - Bien plus tôt tous les « cirques », si inconciliables soient-ils, à la fois, depuis la piste de spectacle qui sert dassise aux acrobates et aux clowns, jusquà la dépression à parois abruptes, jusquau sol qui se dérobe. 

- Quest-ce que cest que ce cirque ? Cela (quoi ?) qui narrête pas de saffaisser, dévider de toute assiette, qui échappe à lalternative de la piste et du gouffre, du disque et du cratère, cela qui conjugue de manière aussi singulière que cosmicomique, la Piste aux étoiles et le trou noir ; cest un mot mis en perce sitôt que proféré, un volcano-vocable dont le socle se retrousse à tout instant, un signifiant invaginé, au travers duquel on ne cesse de passer, en travers duquel on reste dès lors tout autant coincé.

Que maintenant « Dunper » soit accolé aux bords de ce trou, et voyez vers où ça peut mener - cest ouvert à tous les impairs, ça prend tous les repères à contrepied, voire partage tous les tor(e/t)s).

« Le cirque Dunper », tandis quil évoque pittoresquement tel contexte autobiographique, touristique, fait (produit) encore littéralement ce quil dit, ou plutôt, forant, perforant ce quil performe, mi-dit ce quil dé-fait. « Père-fore-matif » autant que « père-formatif », - (il ny aura jamais aussi bien ne pas eu de métalangage) - père-foré, ça coulisse père-fore-hâtivement sans laisser le temps de comprendre où, quand, comment.

Le calvaire (du père) narrêtant pas son cirque, il faut reprendre : CE SOIR à CAVALAIRE, pas de cavale ni de calvaire - « Pas-de-Cavalaire », (comme dans (l) « Pas-de-Calais ») - rien - quune prise dair.

Et ça relance.

- « Cirque », en lun de ses sens, (glaciaire, - pré-historique) a pour synonyme « verrou », or dès lors que cest le cas, nest-ce pas aussi, par-dessous le père bio-logique-graphique comme par-dessus le Père (éternel), un troisième père, (formateur, formatif) que Dunper sollicite, ce que lon appelle un père « spirituel », en loccurrence un Maître ès littérature? Oui, vers où va ce verrou sinon vers telles célèbres « significations bouclées à double tour » ? 

Un « verrou », cest bien par ailleurs pour les dictionnaires dabord, « une pièce (de métal) qui coulisse » ? Et dès lors comment ne pas faire coulisser à son tour ce cirque sur les coulisses de la pièce Antigone ?

Ça na même pas besoin de nous, ça se fait, pour ainsi dire, tout seul dès lors que dans le segment se glisse « labri côtier ». « Labri côtier » jusquici laissé de côté, qui, de manière roussélienne, ne manque pas de  se répercuter en arbre, en « labricotier », et donc de faire ouïr le fruit, « LAbricot », soit la pièce, (dautant que se faufile à proximité un « lez-Arts ») sans doute par excellence « bouclée à double tour », « bouclée dans la forme du fruit », de F. Ponge. 

Reste quà ainsi venir, ce dernier père nest pas plus modèle, fût-il dit à détruire, que les autres.

« Labri côtier » appelant « LAbricot » en lépelant, lappelant à la lettre, paraît dabord ne lappeler que pour labolir. Convoquant cette pièce, cet objet, ce fruit verbal, pareille sonorisation lui tourne immédiatement le dos, sen coupe radicalement en pointant une « réalité » nayant strictement rien à voir avec ce quil est censé signifier. 

Autrement dit, il ne convoque F. Ponge que pour faire, rendant le langage à son absurdité, sauter le verrouillage du procès de signifiance préconisé par ce dernier. En ne tenant compte que des mots, il brocarde non seulement la dimension cratyléenne de la tentative pongienne, (le fameux « parti pris des choses), mais jusquà son objeu dans la mesure où celui-ci, - dixit le poète lui-même quand il se fait théoricien - entend encore redonner à lécriture un statut référentiel originaire, prétend toujours à un vouloir dire essentiel. 

- Cest ça, cest de la parodie. JB parodie FP en ne donnant sa part quau dit.

(Et puis dailleurs « labri côtier » nest-ce pas le nom dun camping ? Essayez dimaginer notre néo-Malherbe, tenant de la francité sil en est, au camping ?!) 

Ce-pendant - cependant tout en rendant ainsi, caustiquement, « LAbricot » à larbitraire, « labri côtier » nest pas non plus sans en respecter la teneur, voire dune certaine façon en garder la saveur. En effet, à y regarder à deux fois, napparaît-il pas que, F. Ponge recourant à la comparaison « moins que la peau dune pêche » pour désigner lépaisseur de celle du petit fruit, et à la métaphore « palourde des vergers » pour caractériser la réunion de ses oreillons, fait déjà plus que tendre lui-même la perche au « littoral », à cette marge, cette frange où « au lieu de lhumeur de la mer, celle de la terre ferme » nous est confiée ?

Ça naura donc pas été que pour des prunes quil sera venu là cet écho sonore. « Abri côtier » ne fait, en supplément de sa gratuité, rien moins  quaccomplir certaines potentialité sémantiques du texte pongien, quachever de justifier certaines de ses images. Réinscription de la chose même à même larbitraire, et partant écart de toute chose qui se voudrait encore en soi.

Dautant que la pièce de Ponge, sitôt quil y va de labricot à la pêche, soit de la pêche à labricot, nest pas sans rétroactivement se replier à son tour sur, en loccurrence, rien moins que le titre, cette fois non plus simplement de la page, mais, à nouveau, du livre de JB. En effet, si lon pointe, dune part, que la métaphore de la pêche (à pied) dans cette pièce implique une mise en abyme, celle que constitue labricot en tant que réplique miniature de la pêche, -  et, dautre part, que labri côtier, en tant que couramment « demeure du pêcheur », renvoie aussi à « Louverture de la pêche », ce dernier titre, quasi simultanément à la pratique halieutique, nen vientil pas à faire entendre louverture du fruit ? - Au bout du compte, le devenir fruit-de-mer-que-lon-pêche de labricot se retournant incessamment en devenir-fruit-mûr-que-lon ouvre de la pêche, « LOuverture de la pêche » résonne, in-audiblement, de part et dautre.

(Ainsi JB naura-t-il pas appelé son père littéraire pour se payer sa tête. Sil ne saurait être donné indubitablement pour Maître, Francis Ponge nen reste pas moins pré-curseur - au sens coulissant plus haut entraperçu.)

Re-prenez.

Irréductible contiguïté de la pêche que lon pratique et de la pêche que lon mange, donnant à goûter lune comme lautre, la pêche du Barbaut ne laisse subsister aucune des deux, et moins encore leur unité reconstituée.

De détourner tous les codes, de se détourner de tous les champs dappartenance sémantiques, de nextraire les possibles de la langue que pour mieux les déporter, de rester sur la brèche, toujours et encore ouverte à lautre, cette pêche-là nest plus activité dappropriation ni objet dincorporation, mais tourne quasi incessamment à lépreuve de discontinuité, pour en arriver à lImpossible, en souvrant -  en allant jusquà souvrir - à la dépêche.

La Dépêche est, dans « Louverture de la pêche »  tirée dune BD de Hergé (Le Secret de la Licorne), dune vignette représentant le capitaine qui, en train de lire la gazette La Dépêche en marchant dans la rue, heurte violemment, une colonne Morris sur laquelle il lit un encart publicitaire vantant cette même gazette.

Or, dès lors que La Dépêche fait de la sorte irruption, par-dessus le choc que subit Haddock (lequel nest pas figurativement reproduit), par-dessous le carambolage du signifiant et du référent auquel ce choc fait écho (le capitaine percutant en loccurrence concrètement ce qui est lobjet de sa lecture), il y a encore télescopique télescopage des deux titres, LOuverture de la pêche et La Dépêche. 

Retentissant tamponnement, - carambolage à distance, écart encastrant, en-castration - crucial à plus dun titre, dont il faut, faute den jamais pouvoir achever la désincarcération, se hâter, se dépêcher, de dire quelques mots : 

- La pêche / La Dépêche : concurremment à sa métamorphose fruitière, le mot « pêche » prend un autre sens encore, va violemment se loger dans un autre syntaxe, semboutir dans un régime de signes à cent lieues de ses significations, primaires ou secondaires. (Qui, par exemple, serait encore tenté de faire revenir la dissémination (fruitière) de naguère à la forme de quelque « pêche-abricot », le voici renvoyé sans délai vers la lettre quest dabord une dé-pêche).

- La pêche / La pêche : par le biais dun concomitant coup de - (de dis- qui indique léloignement, la séparation, la privation, laction contraire), louverture de la pêche revient à sa fermeture, lautorisation de pêcher à son annulation, la pêche à sa cessation, en dautres termes, plus rien ne revient à quoi que ce soit dhégémonique, de cernable.

Sengageant tête baissée dans la Dépêche, la pêche sengage derechef dans une de ces machinations topiques aux bouts desquelles ne reste plus aucune place à occuper sans que pour autant limpossibilité de prendre place revienne prendre la place de sa possibilité.

Reste la dé-pêche - Reste une dé-pêche que rien nempêche, pas même elle-même (dites encore une dé-pêche que rien nempêche pas).

Plus rien ne revient à soi, - ce qui ne signifie plus que tout revient à rien - plus rien ne revient plus à rien non plus. Car enfin, en passant, on nen aura pas moins pêché Haddock, - (ce) qui nest pas rien, - (ce) qui nest même rien moins quun - poisson. 

Oui, à linstant où la pêche, perdant toutes ses significations, vire à la dé-pêche, voilà quon ferre un poisson, - et pas nimporte lequel, un cabillaud qui donne un sacré fil à retordre! Car dès lors, - tout durant que  cette prise vient ainsi dés-em-pêcher la dépêche - cest encore, Barbaut et Haddock qui se heurtent, percutent, télescopent, qui sinsèrent de force lun dans lautre. La « pêche du barb(e)au(t) » entre en collision avec la « Dépêche du Haddock », choc inconcevable qui tord, replie, emboîte, telles des tôles, les pôles contraires, qui rabat inextricablement le « maquereau » (puisque « barbeau » peut aussi désigner le souteneur) et la « morue » (puisque, outre le fait quil soit barbu, léglefin se distingue à peine du poisson qui désigne la prostituée) lun sur lautre, qui les arrache à leurs « attributions », « fonctions » respectives pour les faire, antérieurement à toute étreinte repérable, sétreindre dans un seul et jamais même volume. Au biais dune mixtion insoluble deau douce et deau toujours plus salée, lexploiteur et lexploitée, la faiseuse et le profiteur de passes, sincluent réciproquement sans pour autant surmonter la relation dexclusion à laquelle ils sont astreints : le maquereau passe morue-la morue maquereau sans pourtant que celui-ci se retrouve à la place de celle-là, et vice-versa. Torsion différentielle qui les maintient, aussi lâchement que fermement, en passe déchanger leurs places, qui les fait différer deux-mêmes sans jamais leur permettre de regagner une nouvelle position. Passe en passe de passe. - Pas de passe. - Passe inouïe. Passe (qui passe) dessus-desssous les antipodes du proxénétisme, dessus-sessous tous les points extrêmes. - Qui soutient qui dès lors ? - Personne, - ou presque. Quelque très improbable « plie », « maquero », « moquerue » quelque intraitable « barbue » laisse  le maître comme lesclave sans soutien autre que leur inadaptée imbrication, leur coulissant, glissant, chassant enchâssement. Passe qui dépasse tous les fantasmes, qui dépasse tout, qui se passe de tout et de soi ; aucun embrassement, enlacement, accouplement, aucune étreinte, aucune passe, nest plus susceptible den donner la mesure ; dé-mesuré, le désir qui lentraîne ne saccomplit plus dans limaginaire mais touche au réel. 

Oui, à ce point de passage(s), cest l« effet de réel ». 

Non pas que lon ait le sentiment davoir, par-delà la valeur fonctionnelle du signe, touché, avec les « mots crus », avec le « macra », de la dé-pêche, à quelque plénitude référentielle, cest bien plutôt dans létrange mesure où le signe na eu de cesse que de se vider de tout objet, de toute donnée, de tout contenu sémique, que le réel, tout à coup, surgit en destituant le lecteur, lexégète, le sujet. 

Leffet de réel de la dé-pêche ne tient pas à ce que celle-ci se donne encore pour indice de quelque réalité que ce soit, mais à ce quelle laisse jaillir, ici et maintenant, lahurissante certitude dune « différence absolue » qui jamais ne se pourra (dé)montrer, être rejointe.

A ce point de passage(s), il y a chute de la portée de sens, linvestigation cérébrale est prise de court, de vitesse, par laction directe du hors-sens sur le système nerveux. « Bouchon » de la dé-pêche, fixion opaque de jouissance qui, un court instant, arrête la jouissance du fictionnement sans fin du sens.

Stupeur. Saisissement qui sort du dés-saissement sans issue, qui le sort, le tire, de soi. Linfinitude de la passe passe à la fin par le réel. A force de manifester son impossible manifestation, lImpossible se manifeste de fait, en effet, vous saisit, vous prend à bras-le-corps, vous prend à la vie, vous affecte. Effect de réel de la dé-pêche prise qui laisse étourdit -



Henri Zukowski

vendredi 17 avril 2015

entre


Kathy Acker
(1947, New York-1997, Tijuana, Mexique)
Don Quichotte
qui était un rêve
(février 1987)

et 


Gilles Zenou
(1957-1989) 
Mektoub
(août 1987)

:


Jacques Barbaut
(1960-20..)
Sans Titre
(Sillages / Noël Blandin, août 1987)


dimanche 12 mai 2013

réception critique


• Le Cahier-Décharge (Éditions Voix/Richard Meier)


Philippe Di Folco, « La mécanique de soi »
Nova magazine, n° 88, avril 2002

Sophie Coiffier [page Livres]
Artpress, n° 279, mai 2002

Olivier Quintyn, « Q »
Cahier critique de poésie, n° 5 [2002/1], février 2003, cipM

Fabienne Jacob, « Rebuts, rébus, débuts »
Zurban, n° 147, 18 juin 2003

Alain Frontier, « Le coq et l’âne »

Pierre Le Pillouër
www.sitaudis.com

*        *

L’Ouverture de la pêche (Éd. Les Petits Matins)


Alain Helissen, « Poèmes et autres barbotages »
le Mensuel littéraire et poétique, Bruxelles, n° 341, mai 2006

Claro, « Poisson pilote »
Rendez-Vous Magazine, n° 4, juin-juillet 2006

Jérôme Lebrun [page Livres]
Artpress, n° 325, juillet-août 2006

Jean-Pierre Bobillot
Cahier critique de poésie, n° 13 [2007/1], mai 2007, cipM

Samuel Lequette
http://www.sitaudis.com

Grégory Haleux
http://bartlebooth.over-blog.com



• A As Anything (Éd. Nous)


Claro, site « le Clavier cannibale II »
« l’A cité selon Barbaut », 24 mai 2010
http://towardgrace.blogspot.com/

Éric Loret, Libération
cahier « Livres », page IV, jeudi 10 juin 2010.

Samuel Lequette, « Quelque chose A »
http://www.sitaudis.fr/

Pascale Casanova, émission l’Atelier littéraire,
France Culture, 4 juillet 2010
Invité, avec Christian Prigent et Manuel Joseph
débat avec Christophe Kantcheff et Xavier Person

Christophe Kantcheff, « Histoires d’A »
in Politis, n° 1110, 8-14 juillet 2010

Claire Nicolas, site « C’est-à-lire »
« A cApitAl », 16 juillet 2010
http://mabooklist.wordpress.com/

Alain Helissen, 13 octobre 2010
http://poezibao.typepad.com/